Le « Vrai art » et l’art tiré de ton utérus

Article originellement publié sur mon blog, mais qui a sa place ici.

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Ce matin, une amie m’envoie ça.

C’est une capture d’écran du tumblr Paye ta Fac, qui recense les remarques sexistes entendues par ses contributeurs•trices au joyeux pays du monde estudiantin. Normalement, je refuse de cliquer parce que la nécessaire colère préexistant au combat est déjà là chez moi et que j’ai l’impression que ça va juste me déprimer. Ça me déprime, d’ailleurs. Pas tant l’absurdité du verbe que sa banalisation, et pire, la banalisation de l’absurdité.

Et donc, soudain, cette capture d’écran illustrant brillamment (non) les différences fondamentales entre la créativité masculine et la créativité féminine. Ben oui. Tout le monde sait que la présence ou non d’un utérus change radicalement la vision du monde (non) et que nos hormones nous gouvernent (non), principalement les femmes, les hommes ayant plus naturellement tendance à se tourner vers des centres d’intérêts intellectuels, philosophiques et universels (non).

Le pire c’est que le professeur d’histoire de cette capture d’écran n’est pas seul, il est le produit d’un système qui normalise cette pensée. Pour lui, c’était banal. Il avait certainement oublié sa propre phrase dix minutes plus tard. Je repense à Virginie Despentes qui écrivait « Car le désespoir grandiose lui aussi a un sexe, nous,ce qu’on pratique, c’est le gémissement plaintif » dans King Kong Théorie, et bon sang, elle est en colère mais elle a raison, elle est en colère parce qu’elle a raison, elle a raison d’être en colère.

Quand Araki (que j’adore, ce n’est pas le problème) est encensé parce qu’il photographie « tout, tout le temps » sous forme de « journal intime photographique » (selon les affichettes du musée Guimet qui exposait récemment une rétrospective de son travail), on s’extasie devant les couilles de cet homme qui ose foutre son intimité devant les yeux du monde et sur à quel point ça rend cette intimité universelle, mais une femme qui fait la même chose est juste en train de vous raconter sa vie. Un homme, c’est fort, c’est viril, ça ne raconte pas sa vie, à moins d’être célèbre et dans ce cas-là c’est du courage. Mais qu’une femme ose ne serait-ce que parler de son expérience propre pour étayer son propos, et elle est dans le pathos et dans la plainte et dans la généralisation abusive.

Les double-standards. L’amour passionné d’un homme est grandiose, celui d’une femme, maladif. On nous raconte que les hommes utilisent leur pénis en lieu et place du cerveau histoire de nous justifier que les pauvrets ne savent pas se contrôler et que c’est à nous de faire attention à ne pas provoquer leur intérêt, mais en termes de création artistique ce n’est pas leur pénis qui entre en jeu, nooooon, c’est toujouuuurs leur intellect. Leur art est utile à l’autre. Nous, il nous reste notre cerveau pour esquiver les agressions (verbales, sexuelles, systémiques) de tous les jours et notre utérus pour créer nos petits trucs dans notre coin.

C’est amusant d’ailleurs parce qu’il y a quelques années, une photographe nommée Nath-Sakura qui est transgenre et a largement construit son image, et même sa stratégie commerciale, autour de sa transition, postait les clichés qu’elle prenait pendant celle-ci accompagnés de ses taux d’hormones, en nous invitant à faire le lien entre ceci et cela. « Regardez comme je change, mon travail change avec moi. » À ce jour je suis incapable de dire avec certitude si ce procédé tenait du sexisme ou simplement de la catharsis – sa créativité d’alors puisant nettement à la source de son combat pour son identité -, mais ce qui est sûr c’est que beaucoup des commentaires qu’elle suscitait allaient dans le premier sens. « Tu es de plus en plus femme, de plus en plus sensible. » Le plus drôle c’est que depuis que sa transition est terminée, ses images me font l’effet d’être un pur produit de l’oppression machiste, alors qu’en tant que femme à part entière, elle « devrait » réaliser des images inspirées, douces et poétiques, et surtout non sexualisées, non ? Ben non.

Oh, et en reparlant d’utérus : on représente plus de 50% de la population. Si d’aventure une artiste femme a envie de s’intéresser à des problématiques d’utérus, ça concernera la moitié de la population. On sera donc plus proches d’une thématique universelle que de mon journal intime quand j’avais quinze ans, en fait. Déso, pas déso, comme disent les jeunes. À moins, bien sûr, que les femmes ne constituent pas une population à qui l’on a besoin de s’adresser par l’Art, n’est-ce pas. Sans compter que… c’est quoi cette idée de merde qui sous-entendrait que n’ayant pas d’utérus, les hommes ne seraient pas concernés / touchés / intéressés par un travail à ce sujet ? Sérieusement ? Quoi ?

Typiquement, il y a quelques années je posais la première pierre de mon féminisme assumé et signais la fin de ma période pasféministemais en postant une sorte de manifeste sur mon blog, sur comment partir du principe qu’une fille est bête parce qu’elle est nue via un processus de sexualisation et de réduction à cette sexualisation, le tout contre son gré, c’était quand même moyen. « Épargne-moi tes chagrins de jeune fille trop belle », m’a alors assené une internaute, alors même que plusieurs centaines de partages de mon article témoignaient assez du fait qu’il y avait plus que mon seul cas particulier en jeu. Ben oui, parce que c’est ça aussi le patriarcat : quand tes victimes sont convaincues que là est leur vraie place et qu’en fait elles ne sont victimes de rien, que tout est normal, c’est plus facile de les y tenir.

« Vous les femmes, c’est difficile de vous écouter parler de sexisme parce que vous n’êtes pas objectives », entend-on souvent. « Et puis, tu as été victime de sexisme, on est désolés pour toi, mais tu ne peux pas être sûre que c’est comme ça pour tout le monde ». Et qui va témoigner pour moi de façon objective et universelle ? Un membre de la caste dominante et privilégiée ? « L’histoire est écrite par les vainqueurs », ça vous dit quelque chose ?

Maintenant je vous invite à regarder cette vidéo, à remplacer « racism » par « sexism », « persons of color » par « women », et à reprendre un peu de convergence des luttes.

Bisous.

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