Broadchurch Saison 3 – avec spoilers

La série Broadchurch, avec David Tennant et Olivia Colman, a sorti sa saison 3 en début d’année. Fidèle à elle-même en ce qui concerne sa toile de fond – les interconnexions et secrets qui se nouent entre les habitants d’un petit village de bord de mer, détricotés petit à petit au travers du regard d’un inspecteur de police au demeurant extérieur à l’endroit -, la série a pris le risque cette saison d’aborder un sujet rarement bien traité à la télé puisque l’enquête porte sur un viol. Et on sait à quel point il est facile de déraper quand on s’attaque à ce sujet.

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Malgré, donc, mon amour profond pour la saison 1 de la série et la présence de David Tennant, j’y suis allée avec circonspection. Et… En fait, c’était plutôt très bien traité.

Déjà, j’ai aimé que la victime ne réponde pas au cliché « habituel » de la victime de viol telle qu’on l’imagine. Patricia Winterman, Trish pour à peu près tout le monde, est une quinquagénaire qui vit séparée de son mari, avec leur fille, plutôt sèche, les cheveux courts, et qu’on voit nettement moins se mettre en valeur que ses amies du même âge. Et ce n’est pas mal de rappeler qu’on ne viole pas que les jeunes filles en fleur correspondant aux canons de la société dans des ruelles sombres. Rappelons qu’en France, statistiquement une femme est violée toutes les quarante minutes. Il semble difficile d’affirmer que toutes sont de jeunes nymphettes – et dangereux. En dressant un portrait-robot de l’agressée-type, n’expose-t-on pas une large partie des victimes à être confrontées à encore davantage de doutes quand à la véracité de leurs dires ? Comme si ce n’était pas déjà suffisamment le cas…

En revanche, Trish fait l’objet d’un traitement vraiment bienveillant de la part des policiers avec qui elle est directement en contact, ce qui, je pense, ne met que d’autant plus en exergue l’incroyable difficulté de témoigner sur un événement pareil. On a tou•te•s en tête les témoignages de femmes qui, après une agression, ont été traitées avec suspicion ou condescendance par des policiers, et à l’instant où elle a été mise en contact avec ceux-ci, j’ai serré les dents de peur de ce que j’allais voir. Le parti pris des policiers bienveillants, outre qu’il répond à la caractérisation qu’on avait faite des personnages pendant deux saisons, est intéressant en ce qu’il souligne le fait que même lorsqu’on est le mieux traitée du monde, parler de son viol est un traumatisme en soi.

La culture du viol n’est cependant pas absente du casting, et ce quelles que soient les intentions des personnages. On trouve une jeune policière qui émet des doutes sur le fait que la victime ait attendu deux jours pour venir témoigner, doutes qui sont d’ailleurs vertement tancés par ses supérieurs à la seconde. Mais on la trouve aussi chez le patron de Trish, qui lance pour la défendre qu’elle n’est pas « ce genre de femmes ». Interrogé à ce sujet, il précise qu’il parle « des femmes à qui ça arrive », le viol. Vous le sentez le malaise ? Je ne cacherai d’ailleurs pas la pointe de joie qui m’a assaillie en constatant que ni l’attitude ni l’opinion du duo Alec Hardy / Ellie Miller ne change d’un pouce lorsqu’ils apprennent que Trish a une vie sexuelle bien remplie (second coup de coeur sur la caractérisation du personnage : une quinquagénaire active sexuellement, qui drague et qui couche !) et beaucoup de coups d’un soir. Ce n’est pas le cas de certains habitants du village qui n’hésitent pas à insinuer que peut-être ce n’est pas un vrai viol ou qu’elle l’a bien cherché, même si ces réactions restent minoritaires.

Le pic de culture du viol est atteint lorsque la meilleure amie de Trish, apprenant que celle-ci avait couché avec son mari le matin de l’agression, n’hésite pas à lui jeter à la figure qu’elle « ne comprend pas pourquoi elle. pourquoi la violer, elle ? » tout en la toisant d’un regard méprisant. Et la victime de ne pas réagir tandis que son ex-meilleure amie sort de la cuisine avec une expression qui dit qu’elle sait quelle énormité elle vient de prononcer mais qu’elle ne la reprendra pas.

Elle est aussi présente dans la cour de récréation, puisqu’on voit, en filigrane, la propre fille du DI Hardy être harcelée par ses camarades de classe à cause de photos d’elle trouvées sur son téléphone. Et ce qui est génial c’est qu’encore une fois, il est fondamentalement soutenant, mais pas posé en sauveur : il ne sait pas quoi faire jusqu’au moment où il va carrément menacer les jeunes responsables de leur rendre la vie impossible s’ils s’approchent encore de sa fille, et c’est une autre jeune fille du coin qui va être son meilleur soutien.

En bref, la culture du viol est présente et traitée, sans être le sujet principal de la saison. Et les rapports entre les personnages témoignent de la gravité dudit sujet : là où Alec Hardy était clairement le leader du duo, là, on sent qu’il est perdu dans ce sujet, ne sait plus trop quoi faire. Il est tenaillé entre l’envie de faire avancer l’enquête quitte à bousculer un peu Trish, et la sensation de ne pas avoir voix au chapitre car en tant qu’homme, il ne sait pas par quoi celle-ci est en train de passer. Il s’effacera alors plusieurs fois au profit d’Ellie Miller, lui laissant de plus en plus la main dans l’enquête, en tout cas en ce qui concerne les contacts avec les victimes de viols.

Car, oui, il y aura plusieurs victimes, dont une qui refusera de s’adresser à la police pour des raisons familiales, et une autre qui, au contraire, sortira de son silence après deux ans et décidera aussi d’informer son compagnon. Une nouvelle façon de mettre en exergue la difficulté de s’exprimer quand on a été victime de viol.

Ellie Miller ne gagne pas en place et en stature uniquement via le retrait d’Alec Hardy ; elle devient une vraie figure féministe, notamment quand elle réprimande une jeune officière de police à cause de la négligence de laquelle l’enquête est en danger. Elle lui reproche son manque d’expérience combinée à une trop grande confiance en elle, lui rappelant que c’est grâce à son combat à elle qu’elle peut être là aujourd’hui, parce que c’est elle qui s’est battue la première pour trouver sa place en tant que femme dans ce poste jusque-là exclusivement masculin, et que, si la plus jeune peut se sentir à sa place dans l’équipe aujourd’hui, c’est que d’autres se sont confrontées au sexisme du milieu avant elle.

Mon seul bémol, au final, sur la dimension féministe de cette saison, concerne l’une des intrigues secondaires, celle des vidéos porno trouvées à plusieurs reprises sur les téléphones d’élèves du collège ; il s’avère que depuis le début le pourvoyeur de ces vidéos était justement le responsable du viol de Trish, et le lien entre les deux affaires est clairement fait. C’est dommage, parce que même si on peut en effet regretter que certaines représentations de porno présentent les femmes comme des objets de consommation, le message qui passe ici est « le porno, c’est mal, et ça fabrique des violeurs, point », et il aurait mérité d’être plus nuancé.

Je parle du responsable et non du violeur parce qu’on découvre qu’il y a deux coupables, l’un sous emprise psychologique de l’autre. Cette emprise-là illustre cette espèce de pression viriliste qui veut qu’un homme doit parler fort, coucher avec des femmes et les soumettre, plutôt qu’être sensible. Et c’est la volonté de coller à cette norme, à moitié par peur de son aîné, à moitié pour lui plaire et lui ressembler (raison pour laquelle il montre du porno aux plus jeunes comme il l’avait lui-même fait avec lui), qui va le pousser à un crime qu’il n’avait même pas envie de commettre en premier lieu.

Le personnage qui a cette influence sur lui jusqu’à le pousser au viol, en revanche, est glaçant de cynisme. Lors de la scène de sa déposition, il déroule tout son raisonnement, tout ce qui fait que, selon lui, c’est ok de faire ce qu’il fait. Et personne ne l’interrompt. On le laisse aller jusqu’au bout de son monologue et ce qui est terrifiant dans cette scène c’est qu’elle n’est même pas caricaturale. Tout ce qui sort de la bouche du personnage est affreux, et en même temps on voit pourquoi, dans sa logique, ses actions se tiennent. Ce qui rend la scène encore plus inacceptable.

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