La fin des croyances

J’ai été élevée dans une famille hyper traditionnelle. Une de ces familles où on gère (très) mal les neuroatypies, et plus généralement les différences d’opinion. Une de ces familles où quel que soit ton avis, tu iras te faire baptiser, point, et puis de toute façon si tu ne le fais pas ta grand-mère sera triste.

Parmi les contenus indésirables qu’on a essayé de m’inculquer, j’ai pu en repousser une grande partie, et je me suis construite en grande partie en opposition à ceux-ci, ce qui est normal. Mais il est des croyances qu’on a réussi à m’inculquer, non par la force, mais de façon sournoise, silencieuse, systémique. Je parle bien sûr de toutes ces croyances qui forment le bagage de toute personne sexiste qui se respecte (sans se définir comme telle pour autant, allons donc).

Je parle de croyances parce que la plupart des mécanismes de pensée sexistes ou liés au patriarcat et à la culture du viol ne sont pas, pour moi, des opinions. Pour moi, si une opinion ne relève pas toujours d’un jugement rationnel, à tout le moins on a conscience de l’avoir. C’est en cela, je pense, que je différencierais le concept d’opinion de celui de croyance.

Un beau jour, résultat sans doute de tout un processus de déconstruction qui s’était engagé sous la surface, une vérité m’est tombée dessus : j’étais le produit de l’éducation de mes parents. Et de la société. Et du patriarcat. Mon environnement avait quand même obtenu le contrôle sur une partie de qui j’étais, après tout.

Je ne sais honnêtement plus ce qui a déclenché cette prise de conscience, quelle petite clé a ouvert la porte. C’était peut-être une phrase. Peut-être un regard. Peut-être même était-ce une phrase que j’ai dite et que, pour une fois, j’entendais.

Vous savez cette sensation de décalage quand vous dites quelque chose qui vient non pas de votre réflexion mais d’un conditionnement, et que vous réalisez soudain l’énormité de ce que vous venez de dire ?

Et soudain, les pensées se déversent en cascade dans la partie consciente de votre esprit, comme autant de coups de poings dans le ventre. Et pas que les pensées, les souvenirs aussi. Tous ces instants qui semblaient insignifiants et qui, chaque fois, portaient la marque du patriarcat et dont toutes les implications en amont et en aval me donnaient envie de vomir.

Si je ne pouvais pas vendre de fleurs aux voisins et mes frères si, ce n’était pas parce que je n’avais pas besoin d’argent à mon âge, c’était parce que j’étais une fille. Si être une fille me rendait moins capable de faire du porte-à-porte, c’était parce que je risquais d’être agressée. Si j’étais susceptible d’être agressée et pas mes frères, c’était parce que j’étais faible. Ou était-ce parce qu’il était normal d’agresser les petites filles mais pas les petits garçons ?

Ainsi, j’ai passé des années à penser sincèrement que les filles qui portaient du maquillage étaient des salopes, et, pire, à croire qu’être une salope était quelque chose de mal. Je trouvais que les jupes trop courtes… je n’ai pas besoin de finir cette phrase. Je trouvais qu’une chose telle qu’une « jupe trop courte » existait. J’allais me ranger dans la file des garçons à l’école (sans m’émouvoir une seconde du fait qu’il y aie des files non mixtes) parce que je voulais être un garçon, pas parce que je me sentais garçon, mais parce que je revendiquais la possibilité de pouvoir faire ce qu’ils faisaient : grimper aux arbres, sortir du jardin, porter des pantalons. Seulement, je le revendiquais pour moi, sans questionner le fait que les garçons puissent faire des choses que les filles ne pouvaient pas. Je voulais qu’on me considère comme un garçon parce que j’estimais que je n’avais pas à jouer selon les règles des autres filles. J’étais une fille cool, moi. Et puis un jour je me suis rendu compte que les autres filles, en fait, n’avaient pas moins de droits que moi.

Je me suis rendu compte que je n’étais pas née dans le mauvais corps, mais dans la mauvaise société.

Le choc a pris un peu cette forme :

Avant, je pensais que le sexisme c’était frapper sa femme ou la payer moins qu’un homme à diplôme et expérience équivalents. Je pensais que c’était enfermer sa femme et l’empêcher de sortir. Et puis je me suis rendu compte que c’était loin, très loin de se limiter à ces choses.

Ce qui m’a sauvée, ç’a été de me mettre moi-même dans une position où le risque de subir le sexisme était drastiquement élevé. C’est rigolo en y repensant, de me dire que je me suis mise à poser alors que je croyais que poser en lingerie faisait de nous des salopes. Quelque part, peut-être qu’un très timide éclair de lucidité m’a poussée à aller dans cette direction pour me forcer à prendre conscience du monde dans lequel je vivais.

C’est à force de me confronter aux fauxtographes qui essaient de te forcer à poser nue alors que ce n’était pas prévu au motif que « tu n’as vraiment aucun motif d’avoir honte de ton corps », aux amis qui se sentent autorisés à envoyer des photos de toi à leurs amis kikous pour te faire des captures d’écran de leurs réactions « pour te faire prendre conscience de ce que tu fais », aux autres qui t’expliquent dans le plus grand des calmes que poser en lingerie c’est ok mais seulement pour des gens qu’ielles ne connaissent pas, et que venant de toi c’est inacceptable, aux mecs qui se désolent que tu « aies changé » et qu' »avant, tu disais que tu ne poserais jamais nue », une fois que tu as fini par déconstruire tes croyances sur le nu, aux membres de ta famille qui disent que tu n’as pas pu être violée puisque tu poses à poil, bref, au slut-shaming et à la culture du viol, que ça a fini par me tomber sur le coin de la gueule : ces gens ne sont pas spécifiquement contre toi, ils sont juste sexistes.

« Juste. »

Et c’est assez moche, parce que ça veut dire que j’ai dû attendre de subir le sexisme à un point intolérable pour me rendre compte qu’il existait et que j’y participais. Et, pire que tout, je n’avais absolument pas conscience de subir le sexisme avant ça, alors qu’il dirigeait ma vie.

C’est moche de te réveiller un matin et de te rendre compte que toi la rebelle, toi l’étudiante en philo, tu vivais engoncée dans des croyances tout pareil que les autres. C’est moche de se rendre compte qu’on a beau avoir été discriminé toute notre vie, on a quand même trouvé le moyen de participer à l’oppression.

C’est là, je crois, à la fin des croyances, que se fait plus pressant le besoin de s’informer, de se sensibiliser, et de faire de même avec les autres. Et s’il en restait ? Que me reste-t-il à déconstruire ? Et en plus il y a cet équilibre à trouver pour éviter que ce qui sort de la déconstruction ne devienne le nouveau dogme.

Mais maintenant, quand je rencontre quelqu’un qui a ces mêmes réflexes, j’évite de le•la traiter avec condescendance, parce que j’ai beau conchier l’adolescente que j’étais, c’est tout de même elle qui a trouvé le moyen de devenir cette personne qui essaie de s’améliorer, et ses erreurs qui ont démarré le chemin, toujours à construire, vers une meilleure version de moi-même.

Je crois que ce que j’essaie de dire c’est ceci : parlons avec les gens.

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